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Histoires courtes 2026

Oubli Cosmique

Par 

Amelia Stone

Le 

Jul 08, 2026

Amelia Stone est une autrice et comédienne française. Elle écrit des récits psychologiques et à suspense mêlant thriller, satire sociale et dystopie. Elle publie en juin 2025 son premier livre le Tiroir des Cauchemars et prépare actuellement son prochain recueil Bal Funeste prévu pour 2026.

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En 2026, Édith & Nous a lancé un concours d'écriture d'histoires courtes autour d'un thème unique : la fin du monde. Chaque mois, une variation sur ce thème a été proposée aux auteurs de la plateforme, qui ont été plusieurs centaines à relever le défi. Pour ce deuxième concours, la thématique était le jour où le soleil ne se lève plus — imaginer la conséquence d'un tel événement, la façon dont l'humanité pourrait s'adapter à ce phénomène. Notre jury a désigné une lauréate : Amelia Stone. Le texte d'Amelia a particulièrement retenu notre attention grâce à son ton empli d'humour, à l'originalité de l'intrigue et à la fluidité de l'écriture. Son texte a ensuite été retravaillé avec une éditrice de notre équipe. Voici son histoire.

Je suis arrivé au bureau à 9h47, comme d’habitude. ​Le parking était désert, les lampadaires qui projetaient d’habitude une lumière blafarde sur les lignes de stationnement semblaient être éteints. Je n’ai pas cherché à comprendre pourquoi il faisait encore si sombre. À l’intérieur, l’air sentait le café froid et le plastique chauffé.

J’ai traversé le couloir désert, mes pas résonnant comme si j’étais le dernier être humain encore en activité.

Mon bureau m’attendait, fidèle à lui-même. Une pile de dossiers qui menaçait de s’effondrer, un mug oublié d’hier, et un post-it collé sur l’écran : « Penser à relancer le Directeur. »

Je ne me souvenais plus pourquoi. Un détail semblait m’échapper… J’ai allumé mon ordinateur. L’écran a mis un temps interminable à s’allumer. Puis, les chiffres sont apparus.

147 tickets en attente.

J’ai pris une inspiration. Elle n’a servi à rien.

J’ai ouvert le premier ticket. Une demande pour « décaler la pluie, barbecue prévu à 19h30 ». J’ai répondu avec la procédure standard. Léa aurait pu s’en charger. Les « phénomènes atmosphériques mineurs », c’est son domaine.

Mais Léa est en télétravail et je sais très bien qu’elle est moins investie quand elle bosse à distance.

Le ticket suivant n’était pas mieux : « Les étoiles sont trop visibles, ça m’empêche de dormir. »

Martin aurait dû gérer ça. Les « problèmes de cycles et d’énergie », c’est son pôle. Mais il n’était pas là, évidemment. Toujours en arrêt maladie. « Épuisement métaphysique », selon son certificat. Je ne savais pas si c’était une vraie pathologie ou une invention de son médecin, mais ça faisait trois semaines qu’il n’avait pas remis les pieds ici. Quant au stagiaire… Celui qui devait revenir aujourd’hui était en formation « Gestion du stress cosmique ».

Je me suis frotté les yeux. J’avais oublié quelque chose. Quelque chose d’important.

Mais quoi ?

Le silence du bureau m’a répondu. Je n’avais pas allumé le standard. J’ai hésité. Puis j’ai appuyé sur le bouton. Trois appels en attente.

J’ai décroché.

— Service des Dysfonctionnements, bonjour.

— Ça fait deux heures qu’il fait noir !

La voix était hystérique.

— D’accord, d’accord… calmez-vous. Avez-vous essayé… d’allumer la lumière ?

— Quoi ?

— Un interrupteur. Une lampe. Quelque chose.

— Mais je ne parle pas de chez moi ! Je parle de dehors !

— Comment ça ?

— Il fait noir dehors ! Le soleil ne s’est pas levé !

J’ai senti mon cœur rater un battement.

— Je… je transmets votre demande au service concerné.

— Quel service ?!

— Le service… concerné.

J’ai raccroché. Mes doigts tremblaient légèrement. Le standard s’est remis à clignoter aussitôt. Au bout du fil, une voix hésitante :

— Bonjour, euh… vu que je bosse de nuit et qu’il n’y a plus de soleil du tout… je fais des heures sup ou pas ?

Derrière moi, la porte d’entrée a claqué. Les collègues arrivaient, silhouettes fatiguées, manteaux encore sur le dos. L’un d’eux marmonna que l’éclairage extérieur devait encore être en panne, et posa son manteau comme si de rien n’était.

Personne n’osait regarder vers l’escalier du Directeur.

Je me suis levé pour aller chercher un café. La machine ronronnait faiblement. J’ai jeté un œil vers la fenêtre. Le store était baissé, mais une fine bande de nuit s’infiltrait par le bas.

Une nuit noire.

J’ai senti un frisson me parcourir.

J’ai regagné mon bureau. Je me suis assis. J’ai posé mes mains sur le clavier. Le standard clignotait.

— Service des Dysfonctionnements, j’écoute.  

Un souffle paniqué traversa la ligne.

— Je me marie aujourd’hui !

— Félicitations. En quoi puis-je vous aider ?

— Il n’y a pas de soleil ! J’avais réservé l’option « Soleil garanti » à l’hôtel Paradis Bleu ! Je veux mon lever de soleil !

Je ne savais même pas qu’on pouvait réserver un lever de soleil.

— Ce n’est pas dans mon périmètre.

— Vous ne gérez pas ce genre de dysfonctionnement ?

— Vous pouvez remplir le formulaire 22B Ambiance, section « Prestataire tiers ».

— Je veux un responsable !

— Le responsable n’est pas disponible.

— Je veux un lever de soleil !

Je regardai la fenêtre, puis le post-it collé sur mon bureau.

— Allô ?! reprit la voix.

J’ai raccroché.

Mes collègues parlaient toujours à voix basse. Ils s’étaient installés à leurs postes, mais aucun n’osait vraiment travailler. Certains fixaient leurs écrans noirs. D’autres tapotaient nerveusement sur leurs claviers sans rien écrire. D’autres encore feuilletaient des dossiers vides, juste pour avoir l’air occupés.

Personne ne parlait du soleil.

Moi, je n’arrivais pas à me détacher de cette sensation étrange. Cette impression que quelque chose clochait…

J’ai ouvert l’onglet interne du système. L’interface était vieille. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais. Mais mes doigts ont tapé presque tout seuls : cycle diurne.

J’ai cliqué sur le premier dossier.

Un PDF de 87 pages s’ouvrit. Tout en haut : le fameux formulaire 44A. Il était presque entièrement rempli. Presque.

Les cases étaient cochées. Les champs complétés. Les annexes jointes. Les tampons apposés.

Tout était en ordre. Sauf une chose.

Tout en bas, dans un encadré gris clair, il y avait une ligne vide. Une minuscule ligne blanche, presque invisible.

La signature du Directeur.

J’ai avalé ma salive. Ma gorge était sèche.

Peut-être qu’un message expliquait le retard. Mais à la place, je suis tombé sur une série de messages du Service de Suivi des Cycles Diurnes (SSCD) : « En l’absence de signature du Directeur, le cycle diurne ne pourra pas être activé. Merci de faire signer le formulaire 44A avant 6h00. »

Il était 11h47.

J’ai senti une vague de chaleur monter dans ma nuque. Mes mains tremblaient. Mon cœur battait trop vite. J’étais responsable de faire signer ce formulaire au Directeur.

Et j’avais oublié.

La télévision du bureau s’est allumée toute seule. L’écran a clignoté. Une présentatrice au sourire crispé annonçait :

— Nous vous confirmons qu’aucun lever de soleil n’a été observé ce matin sur l’ensemble du territoire. Les autorités recommandent à la population de ne pas céder à la panique.

L’image bascula sur un duplex. Un homme en doudoune, ravi d’avoir trouvé un micro, hurla :

— C’est un complot pour nous vendre des lampes !  

J’ai coupé le son.

J’ai senti mes jambes se dérober.

Mes yeux se posèrent sur mon écran. Un appel Teams entrait.

Léa.

— Salut Eliott… Dis, j’ai un ticket qui vient de tomber. Une dame dit que la pluie tombe trop à gauche dans son jardin. Tu veux que je le classe en priorité 2 ou 3 ?

Je l’ai regardée sans répondre.

— Léa… J’ai 147 tickets. Et tu as déjà deux tickets en urgence ouverts depuis hier.

J’ai partagé mon écran. Deux lignes rouges apparurent en haut de la liste : « Le vent a décoiffé ma femme » et « Le nuage au-dessus de ma maison ressemble à mon ex ».

— Pour le nuage, franchement, la ressemblance est troublante, dit-elle.

— Léa.

— D’accord, d’accord. Je m’en occupe.

Je suis resté un long moment devant l’escalier. Le dernier étage semblait plus haut que d’habitude, comme si le bâtiment lui-même essayait de me dissuader de monter. Les marches étaient plongées dans une pénombre étrange, éclairées par un néon qui clignotait.

Dans ma main, le formulaire 44A tremblait légèrement. Je savais ce que je devais faire. Personne d’autre ne le ferait.

Alors j’ai commencé à monter.

Arrivé en haut, je me suis retrouvé face à la porte du Directeur où une plaque dorée était gravée :

DIRECTEUR — NE PAS DÉRANGER

(sauf urgence cosmique)

J’ai avalé ma salive. C’était littéralement une urgence cosmique.

Un grognement étouffé a répondu :

— Entrez…

Affalé derrière un bureau enseveli sous les dossiers, lunettes de travers, chemise froissée. Il leva les yeux vers moi, l’air épuisé.

— Ah… Eliott.

— Bonjour, Monsieur le Directeur.  

Il fit un geste vague de la main.

— Pas de formalités, s’il te plaît. Je n’ai plus l’énergie.

Il soupira, retira ses lunettes, se frotta les yeux.

— Alors… qu’est-ce qu’il y a ? J’espère qu’on va pas me demander de remettre Saturne dans le bon sens. J’ai déjà donné ce matin.

Je me suis avancé, le formulaire tremblant dans ma main.

— C’est… à propos du cycle diurne.

— Le… quoi ?

— Le formulaire 44A. Pour l’allumage du soleil.  

Il fronça les sourcils.

— Ah… ça.

Il se pencha en arrière, l’air très fatigué.

— Je croyais que c’était un doublon. Ou un truc des ressources humaines.

— Non, Monsieur. C’est… le formulaire d’activation.

Il hocha la tête, comme si tout devenait clair.

— Ah oui. Ça explique pourquoi il fait noir.

Il signa. D’un geste un peu tremblant. Un peu honteux.

— Voilà. C’est fait.

Il me rendit le formulaire. La signature brillait légèrement sous la lumière du plafonnier.

— Tu peux relancer le cycle. Ça devrait repartir.

— Vous… vous ne vous en êtes pas inquiété ?

— Eliott… j’ai beaucoup de choses en tête. Tu n’imagines pas le nombre de demandes que je reçois. Les gens pensent que tout se gère tout seul, mais… non.

Il se cala dans son fauteuil.

— Tu sais… cette situation me rappelle mes premiers employés, quand on a monté cette administration. Noé, par exemple. Je lui avais demandé de gérer un simple dossier d’inondation, et il m’a pondu un déluge de quarante jours. Et Moïse… je lui confie un problème de circulation : il ouvre la mer en deux. Toujours un peu excessifs, ces deux-là.

Il soupira, secoua la tête.

— Et aujourd’hui, les gens paniquent parce qu’il manque un lever de soleil. Décidément…

Il remit ses lunettes, de travers, comme toujours.

— Merci d’être monté. Personne ne vient jamais. Tout le monde a peur de me déranger.

Je m’inclinai.

— Je… je vais m’en occuper.

— Bon courage, Eliott. Et… dis à Léa de fermer ses tickets. Je vois tout, tu sais.

Je sortis du bureau. La porte se referma derrière moi dans un souffle. Dans ma main, le formulaire signé semblait briller, comme si une simple signature suffisait à rallumer un monde.

Je descendis les marches lentement, le cœur battant. Le monde attendait.

Le soleil attendait.

Et derrière moi, dans le bureau silencieux, j’entendis le Directeur murmurer, presque pour lui-même :

— On devrait vraiment penser à moderniser cette procédure…

Une fois dans mon bureau, le standard se remit à sonner. J’ai regardé le poste vide du stagiaire.

Vivement qu’il revienne de sa formation « Gestion du stress cosmique ». Parce que si quelqu’un doit craquer ici, j’aimerais que ce ne soit pas moi.

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