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Histoires courtes 2026

AC244

Par 

Soren Nari

Le 

Jul 01, 2026

Depuis l'enfance, Soren Nari adore écrire. Petite, elle inventait des bouts de vie sur des coupons découpés dans des magazines. Plus tard, elle a tenu un cahier de récits. Soren aime les histoires qui invitent au voyage vers des mondes imaginaires et explorent les relations humaines. La mémoire et la transmission sont des thèmes qui lui sont chers.

Table des matières

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En 2026, Édith & Nous a lancé un concours d'écriture d'histoires courtes autour d'un thème unique : la fin du monde. Chaque mois, une variation sur ce thème a été proposée aux auteurs de la plateforme, qui ont été plusieurs centaines à relever le défi. Pour ce premier concours, la thématique était celle de la rébellion des animaux — donner la parole à une espèce, transformer la relation entre humains et animaux, imaginer un renversement de l'ordre naturel des choses. Notre jury a désigné une lauréate : Soren Nari. Le texte de Soren a particulièrement été remarqué grâce à son ambiance prenante et sombre, aux questionnements que pose cette histoire et à la justesse de l’écriture. Son texte a ensuite été retravaillé avec une éditrice de notre équipe. Voici son histoire.

— Trois minutes, respire, Anna.
— Je n’y arriverai pas !
— Bordel, Anna, arrête de crier, ils vont nous entendre.

La sueur collait ses cheveux à ses tempes et ses ongles m’ouvraient la peau de l’avant-bras à chaque vague, mais je ne bougeais pas. Entre les contractions, elle ouvrait les yeux et me regardait avec une fixité qui me vidait.

Je connaissais ce regard. C’était le même que le jour où elle m’avait dit oui à la mairie, devant un fonctionnaire qui nous avait mariés entre deux actes de décès. Le même que le soir où elle m’avait posé la main sur la bouche en me disant : « Je suis enceinte et on le garde. » Un regard qui ne demandait ni commentaire ni jugement.

— Je n’aurais jamais dû t’écouter, mais quel con...

Dehors, le bourdonnement ne s’arrêtait plus. Il était différent d’avant. Celui de mes ruches, quand tout allait bien, ce murmure de fond qu’on finissait par aimer avait disparu. Ce bourdonnement-là vibrait jusque dans les murs de la maison, faisait trembler l’eau dans le verre posé sur l’étagère et remontait par la plante de mes pieds.

— Respire, respire.

Anna m’avait regardé avec une fureur brève. On ne maîtrisait plus rien, ni le dedans ni le dehors.

On s’était installés dans l’ancienne miellerie de la ferme, à l’abri derrière d’épais murs de pierre, sans fenêtre du côté de la route. Il n’y avait qu’une porte qu’on pouvait caler de l’intérieur avec une barre en métal de cinq centimètres d’épaisseur. On y était à peu près en sécurité.

J’avais étalé un vieux matelas et des draps sur la table d’extraction, celle où, six ans plus tôt, je centrifugeais encore du vrai miel. Un nectar épais et doré qui coulait et sentait le tilleul.

Aujourd’hui, la pièce ne sentait plus que la cire rance et l’alcool à brûler qu’on utilisait comme désinfectant.

Ça faisait sept mois qu’on cachait sa grossesse. Sept mois de vêtements amples, de contrôles médicaux esquivés, de mensonges empilés comme des mikados prêts à se casser la gueule si tu tirais sur le mauvais.

Le décret de Régulation était tombé deux ans plus tôt : toute gestation humaine constituait une atteinte à la gestion démographique. « Crime de reproduction » était le terme exact. On l’avait lu ensemble à voix haute, incrédules, assis dans la cuisine.

On avait vu les camions embarquer la voisine, Miss Harris, enceinte de six mois, une Anglaise réfractaire aux ordres. Son mari était resté sur sa chaise, les mains autour de sa tasse d’un semblant de chicorée tiède. Ça donnait l’illusion d’un monde encore civilisé, pourtant, il n’avait pas levé les yeux. Personne ne sut jamais où elle était passée.

Ce soir-là, Anna m’avait dit :

— Ce type est un lâche. Tu ferais pareil toi ?

On n’était pas des lâches. Ou peut-être un peu…


L’office de la Régulation n’était qu’un paravent administratif pour cacher un désastre plus profond. Le monde était devenu stérile parce que nous l’avions saturé de « Correcteur », une nouvelle molécule chimique nommée AC244 censée forcer la terre à produire malgré l’épuisement des sols. Ce produit avait fini par perturber les cycles menstruels des femmes, et leurs utérus étaient devenus des nids vides et secs. On nous interdisait les enfants parce que l’espèce humaine avait été jugée défaillante. Nous étions, par décret et sous couvert de faillite biologique, la dernière génération.

Une nouvelle contraction. Anna étouffa un cri contre son bras replié. Les cris portaient loin. Et les cris, désormais, attiraient bien pire que les agents de la Régulation.

J’étais technologue en pollinisation forcée. On appelait ça comme ça parce qu’apiculteur ne voulait plus rien dire. Les abeilles ne travaillaient plus pour nous.

Le 14 mars, trois mois avant la grossesse d’Anna, la ruche numéro 4 ne s’était pas manifestée à mon approche. Pas de miel. Les alvéoles débordaient d’une pâte grise, fibreuse et dense. Ce n’était plus de la nourriture, c’était du blindage. Un polymère organique que les abeilles sécrétaient pour isoler la colonie de notre air vicié.

Elles ne fabriquaient plus de sucre parce qu’elles n’avaient plus l’intention de nourrir qui que ce soit d’autre qu’elles-mêmes. Elles se barricadaient de l’intérieur.

Anna, elle, travaillait dans la serre numéro 8. Son job consistait à essayer de faire pousser des tubercules dans un mélange de terreau usé et de poussière de brique. La faim était devenue une érosion lente. On nous distribuait des galettes de fécule de maïs transgénique au goût de carton mouillé. Mais le vrai choc, ce fut de constater que la terre, elle, n’était pas morte. Elle était devenue hostile.

La rébellion s’était propagée comme une traînée de poudre. Les rats avaient percé les derniers silos des réserves du district. Ils n’avaient pas mangé le grain : ils avaient uriné dessus, par milliers, rendant les tonnes de blé et de maïs impropres à toute consommation humaine. Ils neutralisaient nos stocks. Partout, le vivant reprenait ses droits de manière sélective. Les pommiers du verger communal se mirent à produire des fruits magnifiques, rouges, gonflés de sève. Mais le premier gamin qui en croqua un manqua d’en mourir : la chair était saturée d’alcaloïdes toxiques. Une dose létale pour un primate, un régal pour les étourneaux. La nature avait changé la serrure de son garde-manger. Elle produisait à nouveau, avec une vigueur insolente, mais nous n’étions pas les bienvenus à sa table.

Avant que les câbles ne soient sectionnés par des corvidés et que les écrans de télé ne diffusent plus que de la neige, on avait vu les images. Personne n’y croyait. On pensait à des montages, à de la propagande pour nous forcer à l’obéissance.

À Paris, les cimetières étaient saturés, devenus des charniers à ciel ouvert. Les cadavres décharnés finissaient par s’entasser dans les rues. Dans le métro de Berlin, des meutes de chiens domestiques, des labradors, des bergers allemands, des beagles qui avaient été utilisés dans des laboratoires, traquaient les derniers voyageurs dans les couloirs obscurs. Ils ne cherchaient pas la bagarre, ils chassaient avec une précision de loups.

Les journalistes parlaient de « folie collective ». Ils utilisaient des mots de psychologues pour ne pas admettre l’évidence : le lien était rompu. L’AC244 n’avait pas seulement flingué les utérus et les abeilles, il avait agi comme un signal de départ. Les animaux avaient capté l’odeur de notre déchéance. On regardait à la télé des ministres en cravate expliquer que la situation était sous contrôle, alors qu’en arrière-plan, on voyait des étourneaux s’enfourner par milliers dans les réacteurs des avions, préférant le suicide collectif à l’idée de nous laisser le ciel.

Puis le noir s’était fait. Plus d’images, les voix s’étaient tues. Juste le silence des ondes, et ce bourdonnement qui commençait à monter, partout, un bruit de fond que rien ne pouvait plus arrêter. Une révolte, la révolte.

Anna suivait tout ça avec attention. Un soir, le ventre déjà rond sous sa chemise, elle avait regardé les oiseaux former des vagues noires au-dessus des friches. Elle avait dit :

— Ils font ce qu’on n’a pas eu le courage de faire : choisir.
— Choisir quoi ? avais-je demandé.
— Ils choisissent qui vivra, qui mourra. Ils trient.

Anna haletait par saccades. La poche des eaux avait percé, un liquide tiède et rosé s’égouttait de la table sur le béton. Je tenais sa main, mon estomac tordu par l’écœurement et l’odeur du liquide amniotique. Dehors, le bourdonnement monta d’un cran. Les abeilles percevaient la chaleur, les phéromones du mammifère en travail. Leur fréquence changea, se cala sur un rythme grave qui épousait les contractions.

L’enfant sortit.

Je le reçus dans le drap. Il était minuscule et tenait dans ma main. Je retournai le corps, dégageai la bouche, tapai le dos. Rien. Il avait les yeux fermés et le visage violacé. Il était aussi immobile que la table sous lui. Je coupai le cordon et le posai sur la poitrine d’Anna. Elle le regarda longtemps, les doigts refermés autour de ce crâne gros comme une clémentine. Elle ne dit rien. Elle l’enveloppa dans un tissu avec des gestes lents, comme si elle l’habillait pour sortir, comme s’il y avait encore un endroit où emmener un enfant.

Et moi, je pensai la chose la plus sale de ma vie : tant mieux.

Un bruit de moteur déchira la nuit. Un son métallique, poussif, celui d’un des vieux diesels de la Régulation qui remontait la départementale à faible allure. Je me figeai, le petit corps sans vie contre ma poitrine. Un silence de plomb s’installa dans la miellerie. J’éteignis la lampe à huile d’un souffle et l’obscurité nous avala, Anna et moi.

— Greg… a chuchoté Anna dans un souffle d’agonie.
— Chut. Ne bouge pas.

On voyait les faisceaux des projecteurs balayer les murs de pierre à travers les interstices de la porte. Ils contrôlaient, comme souvent, des fumées, des lumières encore allumées au couvre-feu, n’importe quoi qui justifierait une descente.

J’entendais le bruit de leurs bottes sur le gravier, à quelques mètres seulement. Ils parlaient bas, des voix d’hommes fatigués de faire la police pour un monde qui n’en valait plus la peine.

— Tu entends ce bruit ? dit l’un d’eux. Ce vrombissement… c’est de pire en pire.
— Foutues bestioles.
— Ramène-toi, il n’y a personne ici, la ferme est déclarée stérile depuis trois ans. On perd notre temps.

Le moteur rugit, puis le son s’éloigna lentement. Je restai là, le cœur battant contre mes côtes, réalisant que ces hommes avaient plus peur du bourdonnement que de nous. Ils patrouillaient sur un cadavre de civilisation, sans voir que les vrais maîtres du monde étaient déjà en train de démonter la baraque sous leurs pieds.

Je baissai les yeux sur ce petit corps emballé.

Tant mieux qu’il n’ait pas crié. Les cris d’un nouveau-né auraient attiré la meute de chiens errants qui rôdait désormais dans la cour, ces bêtes qui ne reconnaissaient plus l’homme que comme une proie. Tant mieux qu’il soit mort. Un enfant vivant, c’était une bouche de plus dans un monde où les pommiers nous empoisonnaient.

Anna leva les yeux. Elle dit, d’une voix que je ne lui connaissais pas :

— Ne dis pas tant mieux. Ne le pense même pas.

Il fallait faire disparaître le corps avant le jour. Anna s’était endormie, le visage tourné vers le mur. Je pris le linge et le petit poids dedans. J’entrouvris la porte de la miellerie.

Chaque mètre parcouru vers le fond du jardin était une épreuve. Ce n’était plus mon terrain, c’était un champ de guerre. Les ronces, dopées à l’AC244, n’avaient plus rien de végétal. Elles étaient devenues aussi solides que des câbles d’acier et avaient formé des arches mouvantes au-dessus du sentier. Je devais enjamber des lianes plus grosses que mes cuisses.

Dans le noir, je devinais des formes. Des yeux brillaient dans les fourrés : des renards, des blaireaux, peut-être même des loups descendus des collines, tous plus gros, plus denses, comme si la molécule avait aussi redessiné leurs silhouettes. Ils étaient là, tapis dans l’ombre, à m’observer avec une patience de prédateurs qui n’ont plus faim. Des chasseurs de bouches à nourrir. Je sentais leur souffle, cette chaleur animale qui saturait l’air humide.

Mais aucun ne bougea. Pas de grognement, pas de menace. C’était pire que s’ils m’avaient attaqué : j’étais devenu transparent à leurs yeux. Pour eux, je n’étais déjà plus une proie ni un danger, juste un reste de l’ancien monde qui n’allait pas tarder à s’éteindre.

L’air du dehors me saisit. La lune était pleine, assourdissante de battements d’ailes.

L’arbre du bout du chemin, qu’on avait cru crevé, pliait sous le poids des nids et des feuilles neuves. Je longeai le mur en silence, prudemment. Les animaux ne faisaient plus de différence entre les hommes. Ils ignoraient ce qui était immobile, ils chargeaient ce qui bougeait.

En arrivant au vieux chêne, je vis que ses racines avaient soulevé les dalles de béton que j’avais posées là l’été dernier. La pierre avait éclaté comme du verre sous la pression de cette vie gonflée au correcteur. Je déposai le linge sur le sol.

La terre n’était plus cette belle masse brune qu’on devait retourner à la pioche ; elle était devenue une bouillie noire, grasse, une matrice affamée prête à tout recycler.

Au fond du terrain, je creusai frénétiquement avec les mains. Mes yeux faisaient des allers-retours entre le sol et les buissons. La terre était noire, meuble, pleine de vers et de racines vivantes. Chaque fois que mes doigts s’y enfonçaient, je me demandais combien en ressortiraient entiers. Elle sentait l’humus et la pluie, un parfum que nos parcelles n’avaient plus produit depuis des décennies. La fertilité était revenue au moment exact où nous n’avions plus rien à planter.

Je déposai l’enfant dans le trou et le recouvris avec la terre. Je finis par la tasser avec les paumes, puis, à contrecœur, avec le pied.

En me relevant, je vis les abeilles. Elles sortaient des ruches en colonnes épaisses, chargées de leur pâte grise, et se dirigeaient vers les champs sauvages au nord.

Elles passaient à deux mètres au-dessus de ma tête. Leur courant d’air tiède m’effleurait la nuque. Je me figeai. Je savais tout d’elles et je ne pouvais rien contre elles. Je n’étais qu’un obstacle, un humain, sur leur route.

Un chien aboya dans le noir. Loxy, celui qui dormait au pied de notre lit. Il courait avec la meute maintenant. Il nous avait laissés derrière.

À mon retour dans la miellerie, mon cœur se serra. Anna avait les yeux ouverts. Ses mains, à peine tièdes, étaient posées à plat sur son ventre vide. Plus un souffle ne sortait de sa bouche. Je m’allongeai près d’elle et fermai les yeux. Dehors, le bourdonnement montait et descendait par vagues, comme une respiration massive, celle d’un monde qui se reformait de l’autre côté d’un mur infranchissable et qui n’avait plus besoin de la main de l’homme pour vivre.

La Terre continuait de donner la vie. Elle avait simplement cessé de nous en donner à nous.

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