Le berceau
Par
Le
En 2026, Édith & Nous a lancé un concours d'écriture d'histoires courtes autour d'un thème unique : la fin du monde. Chaque mois, une variation sur ce thème a été proposée aux auteurs de la plateforme, qui ont été plusieurs centaines à relever le défi. Pour ce quatrième concours, la thématique était dystopie : un monde postcataclysme — imaginer la vie après la fin du monde, l'adaptation de l'humanité et les nouvelles règles d'un monde différent. Notre jury a désigné un lauréat : Pascal FH. Le texte de Pascal a directement suscité l'intérêt de l'équipe grâce à la force de son écriture et à sa compréhension fine et précise des thèmes imposés. Cela nous a semblé être le texte idéal pour clôturer cette première partie du concours. Son texte a ensuite été retravaillé avec une éditrice de notre équipe. Voici son histoire.
La première femme de la journée tomba au kilomètre 38, juste après l’ancienne station-service. Personne ne s’arrêta. On l’entendit trébucher derrière, produire ce petit cri sec que font les corps lorsqu’ils comprennent avant l’esprit qu’ils n’iront pas plus loin, puis il y eut un froissement de tissu, un choc mou dans la poussière, et la colonne continua.
À force, les vivants avaient appris à ne plus se retourner. Se retourner coûtait de l’eau, de la salive, parfois une place dans le rang. Alors ils avançaient, maigres, silencieux, les yeux fixés sur la ligne tremblante de la route, là où l’asphalte fendait le désert des champs morts. On disait qu’au bout, quelque part après les collines brûlées, il restait un centre. Un vrai. Avec des murs. Des citernes. Des médecins. Des listes. Des lits. Personne ne l’avait vu. Personne ne connaissait quelqu’un qui en revenait. Mais dans un monde où plus rien ne naissait, même un mensonge avait la forme d’un avenir.
Mara marchait au milieu des autres, une main posée sous son ventre rond. Elle n’avait pas choisi de devenir un symbole. Elle n’avait pas choisi d’être la dernière. Au début, on l’avait protégée. Un homme lui avait donné une conserve cabossée. Une vieille lui avait touché le front en murmurant qu’elle portait encore Dieu, même si Dieu avait déserté tout le reste. Puis la faim avait repris ses droits. La dernière femme enceinte n’avait pas plus de valeur qu’un bidon vide quand le ventre des autres criait plus fort que leur mémoire. Certains la regardaient comme une sainte. D’autres comme une insulte. La plupart ne la regardaient plus.
Depuis des années, les naissances s’étaient arrêtées. Pas d’un coup. Pas comme dans les vieux films où le monde comprend en une nuit qu’il est condamné. D’abord, les maternités avaient été les premières à se vider. Des couloirs entiers condamnés, des berceaux rangés sous des bâches, des écrans encore allumés sans battement à surveiller. On avait continué un temps à parler de solutions, de protocoles, de relances. Puis plus rien. Même les mots avaient cessé de venir. Puis les cliniques avaient empilé des dossiers vierges. La procréation assistée avait continué un temps, avec ses mots soigneusement choisis, ses idées, ses conférences filmées devant des drapeaux. Ensuite, les couples avaient cessé de venir. On ne savait plus si les corps refusaient les enfants ou si les esprits les avaient précédés. Dans les files de rationnement, dans les villes sans lumière, dans les appartements où l’on dormait habillé pour fuir plus vite, personne ne voulait offrir un berceau à l’effondrement.
L’humanité n’avait pas seulement perdu sa fécondité. Elle avait perdu l’idée même qu’un lendemain méritait d’être peuplé. Mara avait pourtant senti bouger quelque chose en elle, un soir d’hiver, dans le sous-sol d’un ancien supermarché. Au début, elle avait cru à une crampe de faim. Puis il y avait eu ce mouvement minuscule, ce refus obstiné du néant. Elle avait pleuré sans bruit, non par joie, mais parce qu’elle avait compris aussitôt que cette vie-là serait une condamnation. Quand son ventre était devenu visible, les rumeurs l’avaient précédée. On venait la voir comme on venait autrefois voir les statues qui pleurent. Une fille aux cheveux ras lui avait demandé si elle pouvait poser l’oreille contre elle. Un homme avait voulu acheter l’enfant avant même sa naissance, contre deux boîtes de comprimés périmés et une lampe sans piles. Un prêcheur avait crié qu’elle annonçait le pardon. Le lendemain, on l’avait retrouvé pendu à un panneau routier, ses chaussures volées.
Depuis, Mara avançait.
La route n’était plus seulement une direction. Elle gardait les corps. Par endroits, des silhouettes restaient sur le bas-côté, gonflées, asséchées, déjà presque absorbées par la poussière. Personne ne les contournait vraiment. On marchait autour sans ralentir, comme si le mouvement suffisait à nier leur existence. La colonne n’avait plus de chef. Elle s’étirait sur plusieurs centaines de mètres, parfois plus, parfois moins selon les morts du jour. Les anciens poussaient devant eux des caddies dont les roues grinçaient sur l’asphalte. Des femmes portaient des sacs remplis de choses devenues absurdes : papiers d’identité, photos de classe, bijoux sans acheteurs. Un homme traînait une valise à roulettes qui ne contenait que des chaussures d’enfant. Il ne les donnait à personne. Il ne parlait à personne. Il marchait avec elles comme on marche avec une tombe.
Vers midi, un adolescent tomba à son tour. Il resta à genoux quelques secondes, les mains posées au sol, étonné de voir son ombre continuer sans lui. Sa mère, ou celle qui marchait près de lui depuis plusieurs jours, s’arrêta. On sentit le rang se contracter autour d’elle, irrité par l’obstacle. Elle regarda le garçon. Le garçon leva les yeux. Il ne demanda rien. C’était ce qu’il y avait de pire, pensa Mara. Les mourants avaient cessé de demander. La femme posa une main sur ses cheveux, très vite, comme on vérifie la température d’un plat, puis elle se remit à marcher. Le garçon resta là, un petit tas sombre au bord de la route, jusqu’à ce que la poussière le recouvre.
Mara eut une contraction en fin d’après-midi. Une vraie. Elle s’arrêta net, pliée en deux, la bouche ouverte sur un souffle qui ne sortait pas. La douleur monta de son ventre jusqu’à ses reins, dure, circulaire, ancienne. Une femme derrière elle jura parce qu’elle bloquait le passage. Mara se redressa difficilement. « Ça vient ? » demanda quelqu’un. La voix n’était pas inquiète. Elle était automatique. Comme si l’on demandait si la pluie allait tomber. Mara ne répondit pas. Elle reprit la marche. Un homme la fixa longtemps, puis détourna les yeux avec une grimace de dégoût. Peut-être avait-il compris. Peut-être ne supportait-il pas l’idée qu’au milieu de cette route sans fin, un corps puisse encore produire autre chose que de la fatigue.
Le soir approchait quand elle aperçut la voiture. Une vieille berline couchée de travers dans le fossé, vitres opaques de poussière, portière avant ouverte comme une bouche qui avait renoncé. Les autres passaient devant sans y prêter attention. On avait fouillé les véhicules depuis longtemps. Il n’y avait jamais d’essence. Jamais de nourriture. Jamais de miracle. Pour Mara, pourtant, la voiture devint un abri. Pas un refuge. Il n’y en avait plus. Mais quatre portes, un toit, un reste d’intimité dans un monde qui avait tout exposé.
Une nouvelle contraction la courba brusquement. Plus longue. Plus basse. Elle sentit une chaleur humide entre ses cuisses et sut que la route s’arrêtait là pour elle. Elle quitta la colonne sans prévenir. Personne ne la suivit. Personne ne l’appela. Seule une petite fille, maigre au point de sembler transparente, tourna la tête vers son ventre. Sa mère lui prit le menton et le remit droit devant.
Mara descendit dans le fossé en glissant. Chaque pas devenait une négociation avec la douleur. Elle atteignit la voiture, s’agrippa à la portière, entra à moitié sur la banquette arrière. L’intérieur sentait le plastique chaud, la moisissure et l’Ancien Monde. Un vieux siège bébé était fixé à l’arrière, noirci par le soleil. Cette découverte lui arracha un rire qui se brisa aussitôt en sanglot sec. Il y avait eu des époques où l’on attachait les enfants pour les protéger. L’idée lui parut presque obscène.
La nuit tomba sans douceur. Dans la voiture, Mara accoucha seule. Elle mordit la manche de son pull pour ne pas crier trop fort, non par pudeur, mais par peur d’attirer ceux qui auraient vu dans le nouveau-né une preuve, une monnaie, une malédiction. La douleur effaça le monde par vagues. Entre deux contractions, elle entendait encore les pas de la colonne sur la route, ce frottement lent de milliers de semelles qui allaient vers un lieu peut-être inventé. Personne ne chantait. Personne ne priait. Le silence des vivants était devenu plus lourd que celui des morts.
Quand l’enfant vint enfin, il ne cria pas.
Mara resta immobile, le corps vidé, les mains tremblantes autour de cette petite forme tiède. Pendant une seconde atroce, elle crut qu’il était mort. Puis elle sentit un souffle minuscule contre sa peau. Il respirait. Faiblement. Sans colère. Sans exigence. Comme s’il s’excusait déjà d’être arrivé trop tard. Mara le serra contre elle. Les larmes coulèrent alors, silencieuses, non pas des larmes de bonheur, mais de lucidité. Elle regarda son visage minuscule dans la pénombre. Il avait les yeux fermés. Elle en fut presque reconnaissante. Elle ne voulait pas qu’il voie ce monde vidé de ses promesses.
À l’aube, la colonne reprit plus dense, plus lente. Des silhouettes passèrent près du fossé. Une femme aperçut Mara dans la voiture et s’approcha. Elle vit le sang, le visage gris, l’enfant contre la poitrine immobile. Elle comprit. Ses yeux s’agrandirent, puis se vidèrent aussitôt. Elle recula d’un pas. Derrière elle, un homme demanda : « Vivant ? » La femme regarda le bébé bouger faiblement. Elle ne répondit pas tout de suite. Puis elle dit : « Oui. » Le mot tomba sans joie, sans miracle. La femme remonta sur la route sans attendre davantage. L’homme resta un instant au bord du fossé. Son sac pendait d’une épaule, presque vide. Il regarda l’enfant comme on regarde une dette impossible. Puis il retourna vers la file.
L’idée de le prendre ne venait même plus. Elle avait disparu avec le reste. Un enfant, c’était du temps, de la faim, une raison de s’arrêter. Et s’arrêter, c’était mourir.
D’autres passèrent. Certains ralentirent. Une vieille fit un signe de croix sans s’arrêter. Un garçon murmura qu’il fallait lui venir en aide. Personne ne l’écouta. Une femme enceinte aurait encore été une promesse. Un nouveau-né, lui, n’était plus qu’un besoin. Du lait qu’on n’avait pas. Des bras qu’on ne pouvait pas offrir. Des nuits à survivre pour quelqu’un qui n’aurait aucun monde.
Dans la voiture, le cœur de Mara ne battait plus. L’enfant, lui, respirait encore. Très doucement. La colonne continua vers le centre qui n’existait peut-être pas, laissant derrière elle la dernière naissance de l’humanité dans une carcasse rouillée au bord d’une route morte. Le bébé remua faiblement dans la voiture, sans appeler personne.
Un homme s’arrêta. Pas longtemps. Juste assez pour rompre le flux. Il descendit lentement vers le fossé, comme si chaque pas devait être négocié avec le reste du monde. Son regard glissa sur le corps de Mara, s’y arrêta à peine, puis trouva l’enfant. Il resta là, immobile, à le fixer. L’homme s’accroupit. Ses genoux craquèrent dans la poussière. Il approcha une main, hésitante, presque maladroite, comme s’il ne savait plus comment on touche quelque chose de vivant. Ses doigts tremblaient légèrement. Il n’y avait rien de sacré dans son geste. Rien de tendre non plus. Juste une fatigue immense, et quelque chose qui ressemblait à un calcul. Derrière lui, la file continuait. Des pas. Des regards qui ne s’arrêtaient pas. Il tourna la tête. La route s’étirait, pleine de silhouettes qui avançaient sans lui. Personne ne l’attendait. Il regarda à nouveau l’enfant. Sa main resta suspendue, à quelques centimètres de sa peau.
Un instant. Puis deux. Il inspira. Retira sa main. Se releva. Et remonta sur la route sans un mot.

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