Comment trouver un pseudonyme quand on est auteur ?
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Qu’est-ce qui pousse certains auteurs à se cacher derrière un pseudonyme ; est-ce qu’un écrivain, finalement, possède une existence réelle ?
Paul Auster — La chambre dérobée
Vous écrivez mais ne savez pas encore sous quel nom signer vos textes ? Cet article explore ce qu’est un pseudonyme, ses avantages et limites, comment le choisir, et ce que cela implique vis-à-vis des maisons d’édition.
1. Qu’est-ce qu’un pseudonyme, et pourquoi en utiliser un ?
Définition et distinctions
Un pseudonyme est un nom choisi par une personne pour exercer une activité sous une autre identité, différente du nom civil. Contrairement au surnom, il est volontaire et peut répondre à plusieurs motivations : protéger sa vie privée, rendre des noms plus faciles à retenir, éviter des discriminations ou soutenir une démarche artistique.
En littérature, le pseudonyme prend souvent la forme d’un nom de plume, utilisé par un·e auteur·rice pour signer ses œuvres. Il peut être totalement inventé ou partiellement inspiré de noms réels. Chaque pseudo devient un outil pour structurer l’activité de l’auteur·rice, selon le genre ou le style. Certains choisissent également un nom de plume spécifique pour qu’un livre ou une série de textes se démarque clairement. Le terme hétéronyme désigne un cas particulier où le pseudonyme possède une voix, un style et un univers distincts. C’est le cas du poète portugais Fernando Pessoa, dont les hétéronymes comme Alberto Caeiro ou Álvaro de Campos avaient chacun leur propre biographie et personnalité littéraire.

Il existe deux types de pseudonymes. Le premier est le pseudo « total », qui remplace entièrement le nom civil. Par exemple : Voltaire -> François-Marie Arouet. Le second est « partiel » : il conserve un élément du prénom ou du nom d’origine. Par exemple : Marguerite Duras -> Marguerite Donnadieu.
Pourquoi écrire sous pseudonyme ?
Séparer sa vie privée de sa vie publique
Elena Ferrante illustre l’usage contemporain du pseudonyme pour protéger sa vie privée tout en publiant des textes intimes. Le pseudonyme devient ici un geste politique et littéraire. L’autrice italienne a toujours refusé de révéler son identité, expliquant que l’anonymat lui permettait de se tenir à distance du champ médiatique et de préserver une écriture honnête, débarrassée des attentes projetées sur une personne publique.
Dans ce cas précis, le pseudo permet de :
- refuser la spectacularisation de l’auteur·rice,
- rappeler que les livres peuvent exister sans visage,
- protéger une vie privée tout en publiant des textes profondément intimes.
Changer d’univers ou de genre littéraire
J. K. Rowling a adopté le pseudonyme Robert Galbraith pour écrire des romans policiers, touchant un autre lectorat et permettant de se faire lire pour le contenu plutôt que pour le nom.
Éviter les préjugés
Pendant des siècles, certaines personnes écrivaient sous des pseudos d’hommes : le génie était souvent considéré comme « masculin », et c’était la seule manière pour ces femmes d’être publiées. Georges Sand (Amandine Aurore Dupin) en est un exemple célèbre : elle a adopté un nom masculin pour accéder aux cercles éditoriaux et être lue sans les préjugés liés à son genre. De la même manière, George Eliot (Mary Ann Evans) a choisi un pseudonyme masculin afin que ses livres soient jugés pour leur valeur littéraire, et non cantonnés à une écriture dite « féminine » ou « sentimentale ».

Parfois, un·e auteur·rice se cache derrière un pseudo pour d’autres raisons. Roman Kacew, par exemple, a francisé son nom pour devenir Romain Gary, dans un contexte où ses origines étrangères et juives pouvaient susciter des préjugés dans le milieu littéraire et politique français. Ce choix participe à la construction d’une identité d’auteur·rice plus « acceptable » à l’époque.
Les pseudos peuvent aussi servir à contourner le racisme éditorial contemporain. L’autrice N. K. Jemisin (née Nora Keita Jemisin) utilise ses initiales plutôt que ses noms complets pour ne pas être immédiatement identifiée comme une femme noire, dans un milieu éditorial de fantasy et de science-fiction historiquement dominé par des auteur·rices blanc·ches.
Se sentir plus libre
Certains choisissent un pseudonyme pour se libérer des attentes familiales et sociales. James Salter déclarait : « J’ai choisi un pseudonyme pour être libre d’écrire ce que je voulais, sans que le jugement des autres me pèse. ».
Créer un personnage d’auteur·rice
Pour certain·es, se dissocier de son prénom et de son nom ne suffit pas : le pseudonyme devient un véritable personnage. C’est le cas de Vernon Sullivan, alias Boris Vian. Avec ce pseudo, Vian invente un auteur américain provocateur, présenté comme l’auteur de romans noirs, tandis que lui se dit simplement le traducteur.

Ce choix lui permet de publier des œuvres subversives comme J’irai cracher sur vos tombes, très éloignées de son image publique d’artiste, tout en brouillant la frontière entre son identité, sa personnalité publique, mais également son œuvre.
Les lecteur·rices peuvent porter toute leur attention à l’œuvre sans être influencé·es par l’image réelle de l’auteur·rice.
Avantages et limites
Liberté créative et protection
Le pseudonyme crée une distance entre la vie privée et l’œuvre, il protège l’identité et sécurise juridiquement les écrits. Il autorise aussi l’exploration de genres ou de styles différents.
Contraintes administratives et juridiques
Le pseudonyme doit respecter l’ordre public et les droits d’autrui. Pour renforcer sa protection, il peut être déposé comme marque auprès de l’INPI, et certaines démarches administratives exigent un lien officiel avec le prénom réel.
Question de la reconnaissance à long terme
L’exemple d’Elena Ferrante illustre bien cela : son anonymat a suscité des spéculations, certains affirmant qu’elle serait l’épouse ou le prête-nom d’un auteur italien, Domenico Starnone. Analyses stylistiques et enquêtes journalistiques ont souvent déplacé l’attention du livre vers l’identité supposée de la personne derrière. Pourtant, ce choix protège sa vie privée et permet à l’œuvre d’être jugée pour sa qualité.
2. Comment trouver son pseudonyme ?
Partir de son intention
Choisir un pseudonyme, c’est définir la personnalité que l’on souhaite incarner. Quel·le auteur·rice voulez-vous être ? Quel ton souhaitez-vous donner à vos livres ? Le genre et le niveau d’anonymat influencent le choix du nom, du plus léger au plus mystérieux.
Méthodes créatives pour inventer un pseudonyme
· Jouer avec son vrai nom : anagrammes, variations, traductions. Par exemple : François Rabelais → Alcofribas Nasier.
· S’inspirer de références culturelles ou d’artistes. Par exemple : Mary Ann Evans → George Eliot, en référence à George Sand.
· Privilégier la sonorité, la fluidité et la mémorabilité pour trouver plusieurs noms ou pseudos qui fonctionnent ensemble.
· Tester différents pseudos pour trouver ceux qui correspondent le mieux à votre univers.
Vérifications et tests
· Vérifier que le pseudo n’est pas déjà utilisé par un·e auteur·rice ou une marque.
· Tester sa disponibilité en ligne.
· Évaluer les connotations culturelles.
· Le dire à voix haute, le visualiser sur une ligne de bio ou de couverture, et recueillir des retours pour s’assurer qu’il correspond à votre univers.
3. Avec les maisons d’édition
Proposer un manuscrit sous pseudo
C’est tout à fait possible : proposer un manuscrit sous pseudonyme est une pratique reconnue dans le milieu de l’édition. Lors de l’envoi du texte, il peut être utilisé comme nom d’auteur·rice, tandis que l’identité réelle reste confidentielle. Celle-ci n’est communiquée qu’aux services juridiques et administratifs de la maison d’édition, dans un cadre strictement professionnel. Cela permet de protéger la vie privée de l’auteur·rice tout en assurant un suivi légal et contractuel du manuscrit, sans incidence sur la qualité de l’évaluation éditoriale.
Contrats et aspects légaux
Sur le plan juridique, le contrat d’édition se signe généralement au prénom et nom civils, afin de garantir la validité légale des engagements. Toutefois, le pseudonyme peut figurer explicitement sur la couverture du livre, dans les mentions légales et dans certaines clauses du contrat. Les droits d’auteur sont pleinement reconnus et rattachés à l’identité civile, même lorsque l’œuvre est publiée sous pseudo. Des clauses de confidentialité peuvent également être prévues pour encadrer la non-divulgation de l’identité réelle, assurant ainsi une protection juridique et morale de l’auteur·rice.
Communication et image publique
La communication autour du livre ( interviews, réseaux sociaux, salons littéraires, festivals ) peut se faire entièrement sous pseudonyme. L’auteur·rice conserve la liberté de choisir s’il ou elle souhaite révéler, partiellement ou non, son identité réelle. Le pseudonyme devient alors une véritable image publique, parfois dissociée de la personne civile, parfois assumée comme une extension de celle-ci. Il peut servir à préserver un certain mystère autour de l’œuvre, à séparer vie privée et vie artistique, ou encore à construire une identité cohérente avec l’univers littéraire développé.
Choisir un pseudonyme, ce n’est pas seulement trouver un autre nom : c’est façonner un espace de liberté entre soi et le monde, où l’écriture peut s’affirmer sans entraves. Qu’il protège, dissimule, révèle ou multiplie les voix, le pseudonyme interroge la place de l’auteur·rice et rappelle que l’œuvre peut exister indépendamment de l’identité civile. Trouver le sien, c’est donc moins se cacher que décider comment, et sous quel nom, on souhaite être lu·e.
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