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Thomas Louis : Peut-on encore vivre de l'écriture en 2026 ?

Par 

Thomas Louis

Le 

Jan 08, 2026

Né en 1992, Thomas Louis est journaliste freelance et écrivain. Il a notamment publié Les Chiens de faïence (La Martinière), Hors d'œuvre (éditions Infimes) et Le Processus de tendresse (Plon). Il vit à Paris.

Il n’est pas rare que l’on fantasme la vie d’écrivain, à juste titre. J’ai été le premier à le faire. Dans l’absolu, si l’on suit les images collectives, cette dernière s’impose comme une trajectoire droite, limpide, où les embûches sont de l'ordre de l’hypothèse, et où la réussite se retrouve « concrètement » en librairie. Par expérience, certaines personnes se prennent même à penser que, dès les premiers moments où leur nom figurera sur la couverture d’un livre, le confort matériel sera acquis. Lorsqu’on est un jeune auteur ou une jeune autrice (au sens d’inexpérimenté), la réalité est évidemment différente. Pour ne pas dire décevante.

Être écrivain aujourd'hui

Soyons brefs, soyons concis : être écrivain en 2026, c’est avant toute chose des zigzags, des détours, des échecs, et la parfaite conviction qu’on ne pourra jamais vivre complètement de sa plume. À 33 ans, je fais partie de cette génération où le métier d’écrire se tient davantage dans la multiplicité d’activités qui s’y rattache. Être écrivain « pur et dur », c’est moins un plan de carrière qu’un mirage (voire, parfois, un caprice). Très tôt, j’ai donc compris que, pour continuer d’écrire, il me faudrait écrire partout et sur tous les supports, à commencer par les journaux.

Mais alors, comment faire lorsqu’on n’est pas du sérail, que tout nous semble bouché, et que personne ne nous connaît ? J’ai eu deux chances, qui sont intimement liées : j’étais jeune, et j’étais inconscient. J'entends par là que je ne comprenais pas réellement ce qu’être journaliste impliquait, à ceci près qu’il s’agissait d’un nom apposé au-dessus d’un article dans un journal. Dans cette perspective, j’ai totalement collé à la phrase que l’on attribue à Mark Twain : « Ils ne savaient que c'était impossible, alors ils l'ont fait. » J’ai envoyé des mails à la France entière (au moins), et sur cent demandes envoyées, une a été positive, et ainsi de suite. C’est donc hors de toute considération pour les usages que je suis parvenu à percevoir des rémunérations. De ce fait, j’ai pratiquement toujours été à mon compte, ce qui favorise largement les possibilités d’écriture.

Car oui, être écrivain, c’est aussi prendre le temps. J’ai la chance de pouvoir organiser ma semaine comme je l’entends, et cela est notamment dû à mon mode de pensée d’entrepreneur. J’entends par là que, pour moi, travailler tient davantage dans la mise en place perpétuelle de nouveaux projets que dans la routine de me rendre au bureau. Mon esprit doit sans cesse être à l’affût d’une source de revenus. Cela peut naturellement être (très) énergivore, mais c’est également une chance pour l’écriture. Car je peux, si je le désire, arrêter toute rédaction d’article pour me consacrer à l’écriture romanesque. Je ne le fais jamais car je ne suis pas Crésus, mais je pourrais. Ce conditionnel est capital, pour moi.

Jongler entre différentes casquettes

Aujourd’hui, j’accumule les casquettes : je suis journaliste freelance, j’ai longtemps tenu un podcast (La Quille, pour celles et ceux qui l’ont connu), j’écris des nouvelles dans des revues, bref, j’essaie de faire tourner ma carrière autour de ce qui me plaît. Ça n’est pas tous les jours facile, mais j’ai une chance inouïe. Évidemment. J’ai aussi très vite compris que je ne pourrai pas choisir (en tout cas, ça n’est pas au programme aujourd’hui) parmi toutes ces casquettes. Entre les piges, les commandes, et la « vraie » écriture de livres, j’ai peu à peu réalisé que cette diversité était en train de constituer mon équilibre. Financièrement. Et artistiquement.

À titre d’exemple, mon activité journalistique s’est imposée comme une école de la rigueur, à la manière d’une première formation. Chercher des informations, les collecter, recueillir une parole, ne pas toujours choisir son sujet, travailler avec des deadlines, prendre du champ : tout ceci ou presque peut intégrer l’arc du romancier. Par ailleurs, mon prochain roman portera sur un sujet « précis », sur lequel j’ai voulu travailler, hors de toute considération intime, autobiographique. C’est probablement lié.

L’écriture littéraire, elle, au contraire, m’a appris à restituer en trahissant si je le souhaite, à inventer, à projeter, à me concentrer sur les détails. Les deux sont parfaitement complémentaires.

Mais il ne faut pas se mentir : cette diversité d’activités est d’abord un choix économique. Une nécessité. Aujourd’hui, rares sont les auteurs et les autrices à vivre à 100% de leur plume. Les avances sont modestes, la lumière est majoritairement mise sur des noms installés, il faut user d’inventivité pour être repéré, il faut avoir une vie personnelle qui se prête à l’acte d’écrire. Bref, nombreuses sont les embûches. Il faut ajouter à ça que le temps long que représente l’écriture est, la plupart du temps, rarement rémunéré à sa juste valeur. Alors, malgré tout ça, pourquoi vouloir s’entêter à écrire des livres ? Pourquoi s’enliser dans ce continent précaire ?

Vouloir être écrivain

Il faut peut-être se pencher du côté de l’obstination. Car oui, écrire, ça n’est, de toute évidence, pas une ambition comme les autres (ou peut-être est-ce précisément une ambition comme les autres ?). Celles et ceux qui veulent parvenir à l’étape sacrée de la publication savent très bien qu’il ne s’agit pas d’un chemin en ligne droite (il y a évidemment pas mal d’exceptions dans le milieu, mais c’est un autre sujet). Pour y parvenir, il faut développer une certaine idée de l’endurance, et une obstination sans faille. C’est, peut-être, aussi grâce à cela que l’on y parvient. Au-delà d’un ingrédient parmi tant d’autres : un bon manuscrit. Ou plutôt une bonne histoire à raconter. Car j’ai choisi la forme romanesque comme étant celle qui allait me définir en librairie. Et choisir, c’est refuser. J’ai donc laissé de côté l’autobiographie, le théâtre, la poésie, au profit d’une forme que je connais largement mieux, et qui, à titre très personnel, me permet de m’inscrire dans la lignée des livres que je lis depuis que je suis tout petit. De plus, le roman est typiquement le genre qui me permet de concilier ce que j’aime faire et ce que je ne veux pas faire : dépendre de consignes. J’enfonce une porte ouverte, mais écrire un roman, c’est savoir que tout est possible. Je peux intégrer un personnage comme je peux en créer cent, idem pour les lieux, les trames, les péripéties, le nombre de pages. Ma seule barrière, c’est moi, mon imagination et, un peu, mon éditeur.

Écrire une fiction (au contraire d’une enquête journalistique, par exemple) est, très concrètement, inutile. Dans l’absolu, rien ni personne ne m’attend, et je pourrais arrêter d’écrire des livres du jour au lendemain, tout le monde s’en ficherait. Cela fait relativiser quant au statut d’écrivain lorsqu’on n’est pas « connu » ni « bankable ». De ce fait, il m’apparaît important de continuer à avoir plusieurs casquettes à mon actif.

Pour finir, j’ai longtemps vécu cette identité professionnelle éclatée comme une forme d’illégitimité. Illégitime à écrire des articles, illégitime à écrire des romans, etc. C’est le cas. Je suis illégitime partout, mais aussi nulle part. Car c’est la force de l’écriture, quelle qu’elle soit : c’est une activité parfaitement démocratique, qui, si des gens nous font confiance pour l’exercer, ne peut qu’exister. De plus, je ne dépends pas d’un seul regard, d’un seul marché, d’un seul format, et, à bien y réfléchir, cette prise de recul est parfaitement jouissive au quotidien. Tant que les mots circulent, il semblerait que je me sente à ma place.

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