Cassiopée
Par
Le
En 2026, Édith & Nous a lancé un concours d'écriture d'histoires courtes autour d'un thème unique : la fin du monde. Chaque mois, une variation sur ce thème a été proposée aux auteurs de la plateforme, qui ont été plusieurs centaines à relever le défi. Pour ce troisième concours, la thématique était malédiction et mauvais œil — imaginer une malédiction et ses conséquences sur l'humanité, donner à voir l'adaptation (ou pas) des personnages à celle-ci. Notre jury a désigné une lauréate : Coraline Hizembert. Le texte de Coraline a particulièrement retenu notre attention grâce à son originalité, à la réflexion amenée par cette histoire, et à sa fin déroutante. Son texte a ensuite été retravaillé avec une éditrice de notre équipe. Voici son histoire.
« Lorsque Cassiopée aura perdu sa lumière, alors le monde sombrera dans le Chaos ».
NUIT 1
Cette prophétie, je l’entends chaque année, lors des célébrations du solstice d’hiver. Les anciens s’amusent à attendre la nuit noire avant de proférer ces quelques mots avec le plus grand sérieux. Si les adultes écoutent cérémonieusement, ce moment incontournable maintient les plus jeunes en haleine.
Enfant, cette prédiction me faisait froid dans le dos. J’avais toujours l’impression qu’une catastrophe allait survenir sitôt la sentence énoncée. Bien sûr, en grandissant, j’ai surtout compris que ce présage n’est là que pour alimenter un folklore dont la population est très friande.
Cette année, je fais partie du comité d’organisation du solstice, chaque citoyen participant en groupe, à tour de rôle, à la préparation des festivités. On ne peut pas dire que je sois très à l’aise au milieu d’un regroupement de personnes, mais je n’ai guère le choix : ce solstice est très important pour nous et fait partie de nos coutumes ancestrales.
Tout se passe pour le mieux, du moins chacun travaille à un bon rythme, sans rechigner. Certains confectionnent des décorations faites de branchages, de feuilles et de fleurs séchées, tandis que d’autres s’attellent à installer des bougies de toutes tailles le long du chemin et dans chaque recoin de notre salle des fêtes.
Tout le monde bavarde joyeusement, puis, plus rien : le silence s’abat autour de moi.
Occupée à transporter les lourdes planches qui serviront de tables, je ne remarque pas tout de suite que tous mes compagnons ont le visage rivé vers le ciel, poussant une longue lamentation. Restée seule dans la salle à me débattre avec mes planches, ce n’est qu’en ressortant à l’extérieur que je comprends enfin.
L’étoile Beta vient de s’éteindre. Son autre nom, Caph – qui signifie paume en arabe – prend enfin tout son sens : Cassiopée ne tend plus sa main vers nous.
Peu à peu, la prophétie commence à se répéter parmi l’assemblée, telle un mantra funeste. Pour ma part, je ne prends pas les choses au sérieux.
Une étoile manque, et alors ?
Mais il faut croire que ces quelques mots ont frayé un chemin bien profond dans les esprits.
L’assemblée se disperse d’un coup, obéissant à un signal silencieux. Moi, je ne bouge pas, me demandant sincèrement comment ces gens peuvent bien accorder du crédit à un conte destiné à effrayer les enfants.
Toujours est-il qu’à la fin de la nuit, l’ensemble de notre village est au courant. Il est clair pour moi que le retour du jour va apaiser les âmes paniquées.
NUIT 2
Après la mystérieuse disparition de Caph, des réunions se sont formées à tous les coins de rue et on n’a plus parlé que de ça de toute la journée. Je me suis barricadée chez moi, peu désireuse de participer à ces commérages. Mais l’heure avance et il faut bien que j’affronte la foule : le solstice se rapproche et il reste encore beaucoup à faire.
Il fait encore jour lorsque j’emprunte la route qui mène à la salle des fêtes, pourtant, tous ceux que je croise ont le même comportement. Les yeux rivés sur le ciel, ils scrutent inlassablement chaque centimètre carré de cette immensité, comme s’ils avaient le pouvoir de modifier le cours des choses.
Cela doit arriver souvent des étoiles qui s’éteignent, non ?
Malheureusement, tout s’est activé un peu plus tard dans la soirée, lorsque la nuit bien épaisse s’est installée et que ses milliers d’ampoules se sont allumées, car, il ne manque plus seulement une étoile, mais deux.
Epsilon vient à son tour de s’éteindre.
Je dois bien avouer que deux étoiles de la même constellation, celle-là même de la prédiction, en deux nuits, cela fait une coïncidence qui ne semble pas en être une…
Hier, la stupeur était accompagnée d’un silence pesant. Aujourd’hui, tout n’est que bruit assourdissant. À mesure que la panique grandit, les gens se mettent à courir dans tous les sens. J’entends mes voisins affirmer que la nuit prochaine, les monstres déferleront sur la Terre, annihilant nos vies.
Mais, encore pire, ils ne peuvent s’empêcher de crier à qui veut l’entendre que la fin du monde approche et que nous allons tous mourir.
Que de réjouissances.
Abandonnant tout sur place, ils partent vers le village alerter chaque habitant. La cohue règne, des masses de gens se déplacent en une forme indescriptible, poussant des cris à vous déchirer les tympans.
De mon côté, je suis toujours aussi mitigée : croire en cette prophétie revient à accepter qu’une entité divine existe et contrôle nos existences à son bon vouloir.
Et je manque cruellement d’imagination.
NUIT 3
La population s’est rassemblée dans la journée, mettant au point une stratégie. Des barricades ont été érigées et chacun s’est muni d’un attirail d’objets tranchants, contondants, ou qui peuvent d’une façon ou d’une autre provoquer des blessures.
Ils sont prêts à en découdre avec les monstres surgis de l’Enfer.
Chacun réagit à sa manière, mais personne ne remet en doute le présage. Dans l’action, ou complètement léthargique, tout le monde attend. Mais attend quoi au juste ?
Et cela ne s’arrange guère depuis que la nuit est tombée.
Car Alpha est la suivante à avoir disparu.
L’étoile la plus brillante de Cassiopée n’est plus.
Alors, le chahut augmente encore d’un cran. Les gens ne se soumettent plus aux lois de la bienséance, chacun fait réellement ce dont il a envie. Que ce soit assouvir des pulsions ou des fantasmes, régler ses comptes avec un ennemi de toujours, tout y passe. Le temps nous est compté, il faut l’utiliser à bon escient.
Le prêtre a été retrouvé à faire l’amour avec la voisine du presbytère, et Madame la maire à envoyer un joli coup de poing dans le nez de son mari.
Les commerces sont pillés, saccagés.
J’ai horriblement peur de la prochaine étape, bien plus encore que des étoiles qui s’éteignent les unes après les autres.
NUIT 4
Les esprits s’échauffent fortement. Cette dernière journée, une fausse assemblée de « juges » s’est autoproclamée. Pour calmer les monstres en colère qui ne tarderont pas à décimer notre village, il faut les nourrir.
Et les nourrir avec les parias de notre communauté.
Mais pour qui se prennent-ils au juste ? Des envoyés du Purgatoire ? Des sbires du Divin censés maintenir la justice et la parole unique ? Mais qui sommes-nous pour considérer qu’une vie est supérieure à une autre ?
Je me fais toute petite et j’essaye d’échapper bon gré mal gré aux assauts de ces gens que je pensais connaître mais que l’adversité révèle sous un jour qui ne me plait pas.
Sans grande surprise, une nouvelle étoile a disparu : Delta. Il n’en reste donc plus qu’une. Et si on en croit la prophétie, notre sablier a presque fini de s’écouler.
Cette nuit est un chaos absolu.
Les premières personnes suppliciées par notre « assemblée ».
Les voisins qui se vengent et s’entretuent.
Ou bien, il y a encore ceux qui ne veulent pas endurer la fin du monde et préfèrent avoir le choix de leur propre mort.
Chaque minute qui passe amène son nouveau lot de cadavres. Les corps jonchent le sol, les membres tordus dans des angles impossibles, et le sang se répand, épais et visqueux, apportant avec lui des senteurs écœurantes.
J’assiste à tout ceci impuissante, incapable de raisonner par ma seule volonté un village devenu fou.
Les monstres n’ont pas encore fait leur apparition, mais selon le peu d’habitants restant, c’est uniquement grâce aux « offrandes ».
Tu parles d’offrandes. Des sacrifices humains pour nous assurer la paix ? Et la paix de qui ?
De trois personnes triées sur le volet ? Des « Élus » ?
Il faut croire que les parias constituent une nourriture de choix…
Dans mon malheur, je me dis que demain marquera immanquablement la fin de cette terreur absolue.
NUIT 5
Encore une fois, cette dernière journée avant la « fin du monde », je ne suis pas sortie de chez moi. J’ai beau garder les fenêtres et les volets fermés, les effluves de sang remontent jusqu’à moi, me soulevant le cœur à intervalles réguliers.
À en juger l’heure qu’affiche mon réveil, le soleil ne va pas tarder à décliner pour laisser place à une nouvelle nuit. Il va falloir que je m’extirpe de la protection que me confère mon appartement pour aller voir ce qu’il se passe. Si je dois mourir ce soir, j’aimerais autant voir de mes yeux ce qui provoquera ma mort.
Je tends l’oreille mais tout est étrangement calme…
Trop calme.
Et pour cause. Il n’y a plus âme qui vive dans le village.
Je suis la dernière, complètement oubliée de tous. Durant ces jours de chaos, personne n’a songé à venir me chercher. Dans l’adversité, j’ai poursuivi mon existence exactement de la même manière qu’habituellement : en étant totalement transparente.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé mais les derniers survivants gisent près des barricades.
J’erre, sans but, complètement perdue et anéantie.
Lorsque le jour laisse place à la nuit, Gamma n’apparait pas.
Et rien ne se passe.
Du tout.
Un village entier a péri pour… quoi ? Parce qu’un jour, quelqu’un a annoncé que lorsqu’une constellation disparaitra, alors, nous aussi ?
Parce que l’orgueil les a aveuglés, les transformant en de sales bêtes égoïstes et sans considération pour autrui ? Qui les amena à penser que leur propre vie vaut bien plus que celle de leur voisin ? Drôle de coïncidence que d’avoir fait preuve du même orgueil que la mythologique Cassiopée.
Alors, cette dernière nuit, je fais un constat bien amer : nulle question de créatures chimériques, ici, les véritables monstres sont bien l’espèce humaine.
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