Sandrine Babu : la rentrée littéraire, vue par une libraire
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La rentrée littéraire est un moment essentiel dans la vie culturelle en France. Comment est-ce que vous la vivez en tant que libraire, et plus particulièrement en tant que libraire indépendante ?
Comme les éditeurs, on commence à préparer la rentrée littéraire en avance. Au printemps, des réunions de présentation des titres qui vont sortir sont organisées et on prend connaissance des textes, avant de recevoir les ouvrages en librairie et de passer nos commandes. On commence donc à lire dès le mois de mai, puis tout au long de l’été, et on échange entre nous et avec nos amis libraires pour essayer de se faire une idée d’un certain nombre de textes.
C’est une période intense, fatigante, mais en même temps très excitante : on se demande ce qui va sortir, ce qu’on va découvrir comme plume. Et en tant que librairie indépendante, on est complètement libres : aucun titre ne nous est imposé, donc on peut à la fois proposer ceux que tout le monde attend, tout en donnant une certaine priorité aux ouvrages des plus petites maisons d’édition indépendantes, qui ont moins de visibilité.

Parmi tous les textes qui sortent (plus de 460 cette année), comment choisissez-vous ceux que vous voulez présenter aux lecteurs et leur place dans la librairie ? Parce que je suppose que vous n’avez pas le temps de tous les lire.
En effet, donc on fonctionne comme le reste de l’année : on se base sur les présentations des ouvrages faites par les éditeurs ou les représentants commerciaux, sur ce que l’on connaît de l’auteur, de notre clientèle, mais il faut faire des choix, même s’il est toujours possible de passer de nouvelles commandes si on se rend compte qu’on est passé à côté d’un titre. Ce qui est important pour nous, c’est à la fois de présenter les ouvrages les plus vendeurs et les plus recherchés (comme, cette année, les ouvrages d’Amélie Nothomb, de Thélyson Orélien, d’Aurélien Bellanger, ou encore de Laura Kasischke en littérature étrangère), puis de prendre des « risques », sur des auteurs moins connus ou qui viennent de plus petites maisons.
Pour leur place dans la librairie, tout dépend du nombre d’exemplaires que l’on commande de chaque titre. Sur les tables, là où les livres sont les plus visibles, les lecteurs peuvent retrouver les best-sellers et les auteurs en vue, mais aussi des ouvrages moins connus, qui ont besoin des libraires pour être recommandés et trouver leurs lecteurs. C’est donc aussi ceux-là qu’on lit en priorité, parce qu’on sait qu’on va devoir et qu’on a envie de les pousser. Après, la librairie n’est pas très grande, donc on essaie de faire tourner les livres qui sont sur la table et ceux qui sont en dessous, en fonction de l’actualité, et de ce qu’on veut mettre en avant.
Et comment guidez-vous au mieux les lecteurs face à cet afflux ?
En librairie indépendante, les lecteurs nous demandent très souvent notre avis, donc déjà, on essaie d’avoir lu un certain nombre de livres, ou au moins de se faire une première idée. Ensuite, certains lecteurs arrivent avec un titre précis en tête, d’autres viennent chercher eux-mêmes et certains veulent des recommandations. Selon les profils, on les aide directement, ou bien on écrit des petites notes pour conseiller les livres, mettre des coups de cœur, surtout sur ceux qui sont moins connus.
L’important, c’est aussi de se détacher de nos goûts personnels pour s’adapter à chaque personne. Généralement, je commence par poser quelques questions sur les centres d’intérêt du lecteur, les auteurs qu’il a déjà lus et appréciés ou ce qu’il recherche dans un livre.
Aujourd’hui, on remarque que les lecteurs font plus attention quand ils achètent : un livre coûte cher, et ils veulent être sûrs de ne pas perdre ni leur temps ni leur argent, donc ils ont besoin d’être rassurés, et ne vont pas forcément aller vers un auteur inconnu. C’est là que nos conseils sont importants, même si ce n’est jamais une science exacte.
Est-ce que vous observez un vrai enthousiasme des lecteurs à cette période et un regain de fréquentation de la librairie ? Est-ce une occasion pour vous d’organiser davantage d’événements que le reste de l’année ?
Oui, la rentrée littéraire, c’est aussi un moment où les médias parlent de livres, alors que le reste de l’année, c’est à nous d’inciter à la lecture. Chez les lecteurs, on sent que ça crée une envie : ils ont entendu parler de tel livre, ils attendent la nouveauté de tel auteur qu’ils connaissent et apprécient, ou ils veulent être conseillés. Ensuite, la période des prix littéraires aide aussi, même si être sur une sélection ne suffit pas à faire vendre le livre.
Pour ce qui est des rencontres, ce n’est pas forcément une période plus propice dans notre librairie : à l’ouverture, il y a neuf ans, il y avait deux à trois rencontres par semaine, ce qui était beaucoup. Aujourd’hui, les rencontres sont plus espacées (une par semaine environ), ce qui nous laisse aussi le temps de mieux les préparer. Depuis la rentrée, on a déjà accueilli Mélanie Sadler (Le Bureau des Audacieuses, La Tribu) et Lilia Hassaine (Je, Gallimard), et on prévoit encore de belles rencontres, comme avec Philippe Jaenada le 8 octobre.
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Plus largement, dans cette période un peu compliquée pour les librairies indépendantes, est-ce que vous auriez un message à faire passer aux lecteurs du blog et aux lecteurs en général ?
Financièrement, dans une librairie indépendante, la marge est très faible, donc on est à la merci de quelques mauvais mois. Parfois, il suffirait que quelques personnes de plus décident de pousser la porte, d’acheter en librairie plutôt que sur Amazon pour que nos fins de mois soient plus simples. Je pense que c’est important de favoriser sa librairie de quartier, qui est remplie de passionnés, et qui est surtout un lieu physique. À une époque où on est tous sur nos écrans, c’est un endroit où se retrouver, se rencontrer et échanger.
Les coups de cœur de la librairie L’Instant
Sandrine : De guerre ou d’ailleurs, Séverine Chevalier (La Manufacture de livres). Un sujet fort et social, une écriture sensible et une construction originale.
Sylvestre : Nous aussi, Anne Godard (Actes Sud). Un vrai style, un sujet traité de façon inattendue avec une révélation finale très forte.



